Jung, explorateur de l’astrologie

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Il suffit de lire et d’écouter bon nombre d’astrologues contemporains pour mesurer à quel point Jung et ses travaux les ont influencés, directement ou non. C’est peut-être un peu moins vrai en France, à cause d’une sorte d’« exception culturelle » : Freud conserve dans notre pays une position de force. Ce qui a empêché une diffusion plus rapide et plus large des idées de Jung. Le monde anglo-saxon a, me semble-t-il, depuis longtemps dépassé l’approche psychanalytique freudienne.

Les archétypes jungiens

Si vous connaissez un peu la conception de la psyché de Jung, vous savez qu’elle parle d’un inconscient individuel et d’un inconscient collectif. Ce dernier est peuplé d’archétypes partagés par tous les hommes. L’astrologie aussi travaille avec des symboles et des archétypes. Les archétypes de Jung sont en nous, dans le microcosme, et ceux de l’astrologie sont dans le ciel, dans le macrocosme. Jung a lui aussi exploré les conséquences de la loi première de l’hermétisme, à savoir la correspondance entre microcosme et macrocosme.

Mais Jung a considérablement développé le recours aux archétypes. Il en a approfondi le sens, en revenant aux « fondamentaux » de la mythologie, c’est-à-dire aux divinités. L’astrologie a toujours fait usage de ces divinités, mais il me semble qu’au fil des siècles, elle les avait un peu négligés. 

À l’approche de la Renaissance, les dieux des mythologies antiques ont reconquis leur place, quand sont parvenus en Italie les écrits attribués au mythique Hermès Trismégyste. Marsile Ficin (1433-1499), en les traduisant, a audacieusement promu l’idée que la vie devait s’organiser, dans tous les domaines, en accord avec les cieux. Ce faisant, il a renouvelé l’astrologie.

Au XXe siècle – est-ce uniquement grâce à Jung, je ne sais – l’astrologie psychologique moderne a réinvesti les signes et les planètes de cette puissante charge mythologique.  Les images astrologiques, comme les images jungiennes, représentent toutes des forces et des modèles archétypaux qui façonnent et régissent l’expérience humaine.

Les liens de Jung à l’astrologie

A en croire sa fille Gret, Jung s’intéressait beaucoup à l’astrologie. Preuve en est d’ailleurs cette lettre à Freud : « En ce moment, je me penche sur l’astrologie, qui semble indispensable pour une bonne compréhension de la mythologie. Il y a des choses étranges et merveilleuses dans ces terres de ténèbres. Ne vous inquiétez pas de mes errances dans ces infinitudes. Je reviendrai chargé d’un riche butin pour notre connaissance de la psyché humaine. » (8 mai 1911)

Le mois suivant, il en reparle à Freud (qui n’a pas réagi). Il raconte qu’il monte le thème de certains patients : « Mes soirées sont très largement consacrées à l’astrologie. Je fais des calculs d’horoscope afin de trouver un indice sur le noyau de la vérité psychologique. Des choses remarquables sont apparues, qui vous sembleront certainement incroyables. (…) Par exemple, il apparaît que les signes du zodiaque sont des images de caractères, c’est-à-dire des symboles de la libido qui dépeignent les qualités typiques de la libido à un moment donné. » (12 juin 1911)

Je remarque qu’on est alors proche de la rupture avec Freud, avec qui la relation datait du 3 mars 1907. Le 27 octobre 1913, Jung écrit à Freud : « Le Dr Maeder m’a fait savoir que vous doutiez de ma bonne foi. Je me serais attendu à ce que vous communiquiez directement avec moi sur un sujet aussi important. Comme c’est le plus grave reproche que l’on puisse faire à quiconque, vous avez rendu impossible une collaboration plus poussée. »

La grande affaire de la synchronicité

Faisons simple sur ce sujet complexe : la synchronicité, c’est la concomitance de deux événements sans lien de causalité. Il n’y aurait donc pas d’influence mystérieuse des astres, qui causerait des événements dans la vie d’un individu. Par exemple, un « événement » astrologique ne « provoque » pas un état psychologique. 

Par contre, les deux plans se reflètent l’un l’autre, à un moment donné. L’universel (le cosmos astrologique) se reflète dans le particulier (la psyché humaine). Il y aurait donc des relations entre phénomènes se produisant simultanément, suggère Jung. 

Or, l’astrologie fonctionne sur cette base (voir la Table d’Emeraude, la Tabula smaragdina). On peut considérer l’astrologie comme un phénomène synchronique : la correspondance significative entre ce qui est en haut et ce qui est en bas. Jung suggère que les coïncidences significatives « semblent reposer sur une base archétypale ». Ce qu’il dit est donc d’un très grand intérêt pour l’astrologie, qui repose sur la même base. Car c’est ce fondement qui permet à l’astrologie de créer des liens entre des réalités et des temps – celui de Chronos et celui de Kairos, par exemple – de nature différente.

Voici ce que Jung écrivait à André Barbault : « Il existe de nombreux exemples d’analogies frappantes entre les constellations astrologiques et les événements psychologiques ou entre l’horoscope et la disposition caractérielle. Il est même possible de prévoir dans une certaine mesure l’effet psychique d’un transit. On peut s’attendre, avec un degré de probabilité assez élevé, à ce qu’une situation psychologique bien définie soit accompagnée d’une configuration astrologique analogue. » (lettre du 26 mai 1954)

Jung a travaillé cette idée avec Wolfgang Pauli, un des pères fondateurs de la mécanique quantique. On reconnait ici une idée très « quantique » selon laquelle tout dans l’univers est interconnecté (malheureusement, cette idée, quand elle est mal comprise, fait dire beaucoup d’âneries).

Enfin, vous le savez, Dane Rudhyar attachait une grande importance aux travaux de Jung : « Les propos de Jung revêtent à nos yeux une valeur considérable car, par le fait, ils témoignent d’une figure qui restera probablement la plus importante de la psychologie contemporaine. » (L’Astrologie de la personnalité, p. 85).

Le retour des dieux et des grands mythes

Il est probable que le travail de C. G. Jung a également été déterminant pour inciter les astrologues à revenir vers la mythologie. Pas seulement vers les dieux, mais vers leur histoire, et les mythes qu’elle véhicule. Certes, chaque dieu est en soi un archétype plein de sens. Mais renouer avec l’histoire des dieux, on pourrait dire avec la vie des dieux dans leur monde, contribue à enrichir les cieux de récits mythiques. Cette démarche invite fortement à se remémorer les dieux des diverses mythologies antiques, à commencer par la mythologie grecque, bien entendu. 

Nous venons d’en vivre un bel exemple, en cette fin de XXe siècle, avec l’identification de Chiron. L’astronome Kowal, en 1977, appela Chiron (mi-homme mi-cheval) le corps céleste qu’il venait de découvrir (qu’il pensait mi-astéroïde mi-comète). L’astrologie a intégré ce nouveau corps céleste. Pas seulement le personnage, un centaure. Mais toute son histoire, faisant naître le mythe dynamique du guérisseur blessé. En cette fin du siècle, les mythes étaient devenus dynamiques. Plus que le symbole du centaure Chiron, c’est son histoire qui devient archétypale. Et elle reflète la dynamique du processus d’individuation jungienne. Je rêve de ce que Jung aurait pu nous dire de Chiron…

Les cieux imaginatifs ont également inspiré Jung. Ses réflexions sur l’âge des Poissons sont pénétrantes et son travail révèle une symbolique astrologique à grande échelle. On est à la frontière entre les faits astronomiques et l’imagination créatrice. Selon Dane Rudhyar, « la fonction de l’astrologie (…) n’est pas de révéler des événements probables, mais d’enseigner la signification des instants et des cycles tels qu’ils sont vécus ou vont être vécus. (…) C. G. Jung apparemment l’a fort bien compris … » (Astrologie de la personnalité, p. 84)

Jouant (involontairement, probablement) les prophètes, Jung déclara un jour, devant le Club de Psychologie de Bâle : « Quoi qu’il en soit, il est très probable que nous nous dirigeons vers une période extrêmement critique. (…) Parce que nous sommes à la fin de l’ère des Poissons et que nous pouvons certainement nous attendre à ce qu’avec la transition vers la nouvelle ère du Verseau, dans environ 150-200 ans, nos lointains descendants vivent toutes sortes de choses. Cette histoire de bombe atomique, par exemple, est terriblement caractéristique du Verseau. Son souverain est Uranos, le Seigneur des événements imprévisibles. »  

Le lien étroit entre astrologie et psychologie 

Vous le savez, votre thème astrologique est constitué au moment où vous avez inspiré et expiré pour la première fois. C’est un moment fortement symbolique où vous vous êtes séparé.e de votre mère biologique. C’est à travers les archétypes planétaires que votre thème natal devient une carte de votre psyché. Jung dit dans sa lettre de 1954 à André Barbault que le thème natal « correspond à un moment précis dans le débat entre les dieux, c’est-à-dire entre les archétypes psychiques ».

Votre thème natal est organisé en maisons. Or, vous pouvez regrouper ces douze maisons d’une façon qui rejoint la théorie jungienne des fonctions psychologiques. Alexandre Ruperti a proposé cette approche, qu’on trouve dans La Roue de l’Expérience individuelle. Les maisons I à III correspondent à la fonction Intuition : perception globale du monde, inconsciente et irrationnelle (ne faisant pas usage de la raison). La fonction Sentiment correspond aux maisons IV à VI : jugement porté sur le monde à partir de ses propres valeurs, fonction rationnelle et subjective. Les maisons VII à IX sont liées à la fonction Sensation : perception analytique du monde, consciente et irrationnelle. Enfin, avec les maisons X à XII, vient la fonction Pensée : jugement porté sur soi et le monde de façon objective et rationnelle. 

Quant à l’introversion et l’extraversion, elles concernent pour Jung des modes de gestion de l’énergie psychique. Elles se rapportent respectivement aux maison I à VI, – sous l’horizon – et aux maisons VII à XII – au-dessus de l’horizon.

Bien sûr, derrière tout ce que je viens de dire se profile la grande idée jungienne du processus d’individuation. Il imprègne sous une forme ou sous une autre toute l’astrologie humaniste. Certes, les planètes sont fixées dans votre thème natal. Mais elles sont perpétuellement en mouvement et interagissent avec votre thème natal pour accompagner le voyage de votre vie. Les travaux de Jung sur le concept d’individuation et les étapes de la vie enrichissent la vision des astrologues. En particulier à propos du rôle que les planètes en transit et en progression jouent dans le développement de la conscience et de la compréhension de soi.

Ce ne sont là que quelques exemples de la manière dont la vision de l’inconscient de Jung a considérablement enrichi la pratique de l’astrologie. 

Mais c’est ainsi que l’astrologie moderne s’est fortement teintée de psychologie. La deuxième fille de Jung, Gret Baumann-Jung, qui avait abordé l’astrologie dès l’âge de 16 ans, se disait « astrologue des profondeurs ». Elle reliait ainsi sa pratique d’astrologue à la « psychologie des profondeurs » développée par son père. Notez enfin qu’elle a écrit en 1952 un essai intitulé Synchronicity.

Carl Jung a ainsi contribué à étendre la vision de l’astrologie à la psyché. Elle était depuis toujours, et continue d’être, un merveilleux télescope qui regardait les cieux. Mais on peut maintenant l’utiliser aussi pour regarder vers l’intérieur, vers les constellations psychiques.

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Références

The Freud/Jung Letters, Ed. William McGuire, Princeton University Press, 1974.
Astrologie de la Personnalité, Dane Rudhyar, Librairie de Médicis, 1993.
Types psychologiques, C. G. Jung, Georg, Paris 1997.
La Roue de l’Expérience individuelle, Alexander Ruperti, Ed. Médicis, Paris, 1991.

6 réflexions sur « Jung, explorateur de l’astrologie »

  1. Intéressant d’ apprendre que la fille de Jung était passionnée d’ astrologie, peut-on trouver son ouvrage « synchronocity » quelque part ?!

    1. Bonjour. Et elle était une bonne astrologue, semble-t-il. Malheureusement, aucune trace de son petit livre, sinon une référence dans un livre américain sur Jung et l’astrologie. Dommage, car il est quasiment certain que Jung et sa (deuxième) fille ont beaucoup échangé. En tout cas, merci de votre visite sur mon blog.

  2. Merci Jean Louis pour cet excellent article,
    j’ai lu Freud, un peu moins Jung (ma vie) mais les références que vous avez annotées m’interpellent notamment les types psychologiques
    Au plaisir de vous lire

    1. Désolé pour ce retard à vous répondre, Isabelle. SI vous êtes très courageuse, il faut lire le bouquin de Jung, Types psychologiques. Mais dans premier temps, vous pouvez vous intéresser au MBTI (Meyers-Briggs Type Indicaator). Jung revu, dirigé et réorganisé (brillamment) par Katherine Briggs et sa fille Isabel Meyers. Elles en ont fait un système très opérationnel (avec un test) car très astucieux. Gifts Differing, d’Isabel Meyers. Vous pouvez aussi aller fouiller sur le site de l’APT (Association for Psychological Types). Bonne exploration ! Jean-Louis

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